Un nouveau regard pour l 'accompagnement des pratiques amateurs
1 juin 2010
Entretien avec Alain Rault, responsable du groupe théâtre de Fla Confédération nationale des Foyers ruraux et directeur de l’association Art dramatique Expression culture du Morbihan (ADEC 56)
Peut-on parler d’un renouveau de la pratique théâtrale en amateur ?
Un renouveau ? Je ne sais pas… Il s’agit plutôt du constat d’une vivacité permanente : la pratique du théâtre en amateur continue à évoluer, à se densifier. Dans le Morbihan, par exemple, on compte une troupe pour trois communes, soit une centaine dans tout le Département. En Ille-et-Vilaine, c’est le double. Et 450 troupes sont adhérentes aux Foyers ruraux. Cela fait déjà très longtemps que cette pratique constitue un phénomène important : certaines troupes fêtent leurs 60 ans, d’autres leurs 80 ans ! C'est en même temps une longue tradition et d'une actualité vive. Bien entendu, comme ces structures sont souvent très liées à des individualités particulièrement dynamiques, l’une ou l’autre peut s’éteindre un temps. Mais après, elles reprennent. Plus que de renouveau, il faut parler de cycle, avec ce que cela comporte de discontinuité.
En revanche, on constate depuis une quinzaine d’années un regain de la pratique en atelier. Ce temps de formation – qui est aussi un temps de loisir et d’éveil –ne doit pas oublier l’idée de troupe. Il est nécessaire de garder présent à l'esprit l'espace qui participe à la création amateur autonome. Le temps de l'apprentissage en atelier doit intégrer la perspective de cette émancipation.
Que ce soit en troupe ou autre forme de collectif la représentation constitue la finalité, pour les ateliers également mais cela peut aussi prendre la forme de la présentation d'un travail. Dans notre démarche d'accompagnement la rencontre avec le public est un enjeu capital.
Art de la parole, l’expression théâtrale porte souvent une dimension critique, voire politique. Voyez-vous un lien entre le dynamisme actuel de la pratique théâtrale et les inquiétudes propres à la société actuelle ?
On peut en effet observer, dans le choix des textes, une tendance croissante vers des sujets de société. L’écriture contemporaine est volontiers “noire” – et les amateurs s’en saisissent. La comédie, bien sûr, garde une place importante. Mais les troupes qui vont le plus loin dans leur travail se se limitent pas à ce genre et n'hésitent pas à se saisir de textes forts, des textes qui adoptent souvent un point de vue politique. Oui, cette volonté d’engagement est claire. Dans le festival régional que nous organisons, il y a en effet des années où la programmation s’avère particulièrement noire. Cela étant, dans celle de cette année, il y a beaucoup de chant. Or chanter, quelque soit le texte, est déjà en soi quelque chose de joyeux… Est-ce un besoin de légèreté ? Je ne sais pas.
L’accompagnement des troupes en amateur par des professionnels sera l’un des thèmes centraux de la Rencontre de Bussang…
Sur ce point, l’ADEC 56 a adopté une posture que je crois particulièrement intéressante. On dit souvent que le théâtre en amateur reste très fermé. Ce n’est pas ce que nous défendons. Nous travaillons en lien étroit avec le Centre Dramatique de Bretagne Théâtre de Lorient et les compagnies accueillies en création, car la relation avec les milieux artistiques professionnels nous importe beaucoup. Nous avons des choses à nous dire – plutôt que se poser la question de la concurrence.
L’important est d’être en capacité d’interpeller les professionnels, car ils ne vont pas spontanément vers la rencontre. Mais pour que les conditions d’une relation intéressante soient réunies, il est indispensable que le théâtre en amateur soit respecté comme étant vraiment du théâtre. Il ne faut pas que les professionnels viennent distribuer la bonne parole… Sauf exception, une telle attitude n’apporte jamais grand chose. Il ne faut éviter l'instrumentalisation.
Nôtre rôle de fédération est arriver à trouver les bonnes formulations afin d’être capables de discuter à la fois avec les artistes et avec les amateurs. Nous devons être ce que Marie-Christine Bordeaux, (Maître de conférence de l’Université Stendhal de Grenoble 3 avec laquelle nous travaillons), appelle le « tiers interprétant », qui agis entre le monde professionnels et celui des amateurs en créant des espaces de rencontre où individus et artistes peuvent ensemble produire du sens. Nous devons développer un point de vue sur la relation entre professionnels et amateurs, trouver la bonne modalité du partage et participer à la définition de l’espace de la rencontre. Pour cela, nous devons montrer que le théâtre en amateur est un vrai lieu de création – une création différente, autre, avec des réalités différentes mais qui fait pleinement partie du théâtre, qui s’affronte aussi, et à sa manière, à une esthétique, à la mise en scène, à la représentation. La relation entre professionnels et amateurs ne doit pas être seulement de l’ordre de l’enseignement mais d’une recherche commune. Et quand cela se produit, les relations peuvent être fabuleuses !
Il faut bien sûr aussi œuvrer à ce que les amateurs soient également des spectateurs et notamment de spectacles des professionnels. Faire et voir sont deux postures essentielles qui sont indissociables. Mais le plus important est de construire le lieu d’une tentative commune, d’une totalité et d’une justesse – car il y a du mauvais théâtre en amateur comme il y a d’ailleurs du mauvais théâtre professionnel. La justesse n’est pas une question de statut.
Certains estiment que le milieu du théâtre en amateur est en lui-même assez riche pour proposer les ressources d’accompagnement nécessaires…
C’est vrai. L’accompagnement n’est pas forcément professionnel. Mais ce lien est particulièrement intéressant. On a récemment mené un travail de création avec un metteur en scène amateur et l’apport d’un comédien professionnel. L’un et l’autre ont dû opérer un déplacement par rapport à leur statut initial… C’est quand les deux se déplacent, que chacun fait un chemin vers l’autre que la situation devient vraiment intéressante. Ainsi seulement se créent les conditions d’une réelle rencontre : quand les deux bougent. Alors naît une incertitude, et c’est ce risque qu’il faut prendre. Ce qui n’a rien d’automatique : cela doit se construire à chaque fois.
Quel doit être le rôle des collectivités territoriales ?
Dans le Morbihan, nous travaillons sur la formation et l’encadrement dans le cadre du schéma départemental d’enseignement artistique, en partenariat avec ADDAV56 (Association Départementale de Développement des Arts Vivants). Le principe des schémas départementaux est particulièrement fertile, car il provoque notamment des états des lieux – on s’est ainsi aperçu qu’une soixantaine de personnes étaient engagées dans de la formation, avec plus ou moins de compétences – et inscrit les actions dans une approche d’aménagement du territoire. En revanche, l’effet pervers peut être une individualisation des parcours alors que la pratique du théâtre en amateur est fondamentalement collective. Il faut faire en sorte qu’on n’oublie pas cette destination collective de l’apprentissage. Sinon, ce sera comme bien souvent en musique, où les gens maîtrisent leur instrument mais ne savent pas jouer ensemble.
Et comme la représentation est indispensable, la question la plus importante est celle des lieux. Ce qui concerne très directement les collectivités territoriales. Le problème est que celles-ci considèrent souvent le théâtre en amateur comme un appoint pour autre chose – par exemple pour créer de la sociabilité – et non comme une pratique valant pour et par elle-même. On ne prend pas toujours le temps de voir que c’est une vraie pratique de création et d’invention. L’un des intérêts de la Rencontre de Bussang sera de contribuer à accroître cette visibilité grâce à la réunion d’institutions et de fédérations.
Les collectivités territoriales doivent agir en tant que facilitateur de la pratique théâtrale. Cela suppose l’écoute et surtout des concertations en amont des constructions d’équipements. Dans les salles des fêtes, bien souvent on n’a même pas la possibilité de brancher un projecteur… Et quand les lieux sont bien conçus, ils sont inaccessibles, les programmateurs ne prenant pas en compte les pratiques en amateur. Il est capital d’associer les structures de théâtre en amateur au départ même des projets et prendre les moyens de mettre les gens autour de la table. Il faut convaincre les élus que les amateurs sont aussi des créateurs, qu’eux aussi participent à tricoter le tissu social. A mon sens, il serait essentiel que les Départements se dotent de services capables d’accompagner les élus dans leurs projets d’équipements, des services qui seraient également des interlocuteurs compétents pour les architectes, lesquels font parfois passer leur désir d’architecture avant les besoins du territoire.
Sur ce point, la FNCC pourrait être force de proposition, pour contribuer à inverser la mécanique et faire en sorte que la réalisation de l’investissement ne précède pas le projet. Son rôle pourrait aussi être de contribuer à la mutualisation des expériences intelligentes.
Propos recueillis par Vincent Rouillon, Fédération Nationale des Collectivités pour la Culture
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